Mateur, souvenirs à la pelle.
            

            Frigolo, frigolo, bon glaaaace…Eh oui, c'était l'été et c'était le marchand de glace. Il arrivait poussant une petite et haute caisse en bois montée sur deux roues avec, en son centre, une baratte. Celle-ci consistait en une cuve cylindrique en métal blanc, traversée de bas en haut par une tige qui se terminait par un jeu de crémaillère. Une manivelle actionnée continuellement par le marchand, faisait tourner la baratte et son contenu dans de la glace pilée, abondamment salée et recouverte de chiffons pour la maintenir bien à l'abri du soleil et l'empêcher de fondre trop rapidement. Dans tous les foyers, les enfants se mettaient à saliver en entendant cet appel. Les plus fortunés ou les plus économes qui arrivaient à mettre de côté, pièce après pièce, les cinq francs nécessaires (je veux parler des cinq centimes de francs de l'époque) bondissaient à sa rencontre, leur fortune dans une main et dans l'autre le bol à remplir d'une crème au goût toujours le même : une glace au citron. Mais elle était délicieuse.

            L'été, ce marchand de glace passait dans le quartier tous les jours vers les seize heures. Comme pour confirmer l'heure, l'horloge de l'église se mettait à sonner lascivement les quatre coups. Cette dame imposante rythmait la vie des habitants : elle sonnait les heures et, dans une sorte de réflexe conditionné, les adultes jetaient immanquablement un coup d'œil distrait à la montre reçue à l'occasion d'un événement important de la vie. Depuis midi le soleil écrasait les rues de la ville. Et même en ce moment de la journée la chaleur du mois d'août était encore accablante. Comme tous les enfants de mon âge, je devais rester confiné, pour une sieste obligatoire, dans la chambre qui était plongée dans une obscurité quasi-totale et qu'on avait pris soin de fermer, depuis très tôt dans la matinée, pour la protéger du soleil. En fait, par contraste avec le dehors, la température à l'intérieur de la pièce paraissait bien plus fraîche. Mais pour moi, le temps semblait s'écouler très lentement et il fallait attendre que la cloche de l'église sonnât les cinq coups annonçant la fin de la torpeur qui enveloppait la ville de Mateur. J'ajustais alors mon chapeau de paille sur le crâne et me dirigeais vers la sortie tout en écoutant distraitement les dernières consignes de ma mère : « ne traîne pas en route et surtout marche à l'ombre ». Le soleil du mois d'août avait la redoutable réputation d'être le pire ennemi qui menaçait la santé des enfants et la relative blancheur de peau des femmes. Celles-ci tenaient, par dessus tout, à garder jalousement ce marqueur visible, témoin de leur origine et de leur statut social.

             A cette époque, les grandes vacances duraient trois mois et l'obsession des parents était de trouver une activité surveillée qui occuperait le temps libre de leurs bambins. Et c'était bien dans cet esprit que, pendant ces longs mois d'été, mon oncle m'accueillait quotidiennement au sein de son magasin. En fait, c'était un atelier de maréchal-ferrant situé en plein centre-ville. J'y passais le plus clair de mes journées.

             Quittant la maison, je marchais à l'ombre et, sans me presser, je remontais la rue principale qui conduisait directement à l'atelier. Je passais devant l'église en pressant le pas afin d'avoir le temps de marquer une longue halte un peu plus loin, devant la vitrine d'un établissement spécialisé dans la vente des tracteurs, des moissonneuses et autres engins agricoles de la marque Caterpillar. La taille et le look avant-gardiste des machines exposées impressionnaient l'enfant que j'étais. Je restais là un assez long moment à les contempler et à m'imaginer aux commandes de ses monstres rutilants. L'enseigne de ce magasin faisait partie de mon orgueil d'écolier fraîchement instruit de la langue française et qui pouvait, enfin, déchiffrer sans difficulté ce nom chargé de mystère.

            A la fin de ma rêverie, je m'arrachais ; non sans regret, à ce spectacle féerique et je repartais en accélérant le pas pour rattraper mon retard. Bientôt, les odeurs appétissantes, qui émanaient des cuisines du charcutier-traiteur le plus fréquenté de la ville, m'avertiraient de la fin de mon périple, car l'atelier de mon oncle jouxtait celui du charcutier. Plus tard, à l'âge adulte, je comprendrais que ces odeurs étaient dues aux mélanges des différents ingrédients, savamment choisis, qui font la succulence du boudin, des andouillettes et autres spécialités savoureuses. Mais dans mes souvenirs, je garde encore, aujourd'hui, l'empreinte de ces effluves presque enivrantes de préparations culinaires qu'on m'interdisait de goûter.

            La chaleur commençait à décliner lorsque j'arrivais enfin à destination. Je saisissais comme d'habitude un tabouret et m'installais sur le trottoir pour me livrer entièrement à ma passion préférée : regarder passer les gens. De l'autre côté de la chaussée, la voiture du voisin était encore garée et, comme tous les jours, j'assistais à son démarrage laborieux et assourdissant, effectué le plus souvent après quelques coups de manivelle. Jamais le moteur ne partait du premier coup. Il faut préciser qu'il s'agissait d'un modèle des années trente, une Citroën C4 dont la silhouette rappelait les voitures de l'équipe de l'inspecteur Eliot Ness, et qui continuait à rouler vingt ans après sa première sortie des ateliers.

            Aux environs de dix huit heures, la rue devenait animée et le va et vient incessant des habitants me réjouissait. Je portais une attention particulière aux femmes qui arboraient de belles robes d'été coupées dans des tissus imprimés, et taillées sur mesure par les couturières italiennes du quartier. Les dames les plus âgées portaient, le plus souvent, des robes et des chapeaux noirs, marquant ainsi la perte d'un proche. Cette particularité vestimentaire prouve que la majorité des mateurois d'origine européenne venaient du pourtour de la Méditerranée : l'Italie, et plus particulièrement la Sicile, la Corse et Malte. Certains jeunes hommes, les cheveux goménolés et juchés sur leur scooter Vespa ou Lambretta, arpentaient les rues et faisaient rêver les jeunes filles, fidèles lectrices de la revue « Nous Deux » ou « Ciné Revue »… L'un de ces jeunes mateurois, fils d'un riche agriculteur musulman, avait réussi à conquérir le cœur d'une magnifique et élégante fille d'origine européenne. Celle-ci habitait avec ses parents, une maison cossue juste en face de l'endroit où je me trouvais. Je suivais discrètement, mais avec une certaine jubilation, le manège des amoureux et leurs brefs rendez-vous quotidiens qui se déroulaient dans une petite impasse, toujours en face de mon point de mire. Pendant ces courts instants-là, la sœur cadette, tout aussi belle, assurait le guet. L'efficacité de ce guet fut hélas prise en défaut un jour ; et le père de la belle Juliette surprit les deux amoureux à l'occasion de l'un de ces rendez-vous galants. Une dispute musclée entre les deux hommes s'engagea et la belle fut interdite de sortie pendant plusieurs semaines durant lesquelles je fus privé de ses apparitions. Prés de vingt ans plus tard, et à ma grande surprise, je revus ce couple sur la plage de Raf Raf, près de Bizerte, accompagné de deux enfants. Je compris alors que leur histoire, contrairement à celle de Roméo et Juliette, eut une suite heureuse. Telle la madeleine de Proust, cette rencontre fortuite me plongea dans mes lointains souvenirs d'enfance.

            Parmi les promeneuses habituelles, deux soeurs jumelles faisaient partie des personnages qui marquèrent cette période. Elles cultivaient leur ressemblance jusqu'au moindre détail. Je les suivais du regard avec curiosité et je rougissais lorsque l'une ou l'autre _ou était-ce la même ?_ me gratifiait d'un sourire complice. Sensibles au prestige de l'uniforme, ces deux-là n'étaient pas farouches quand il s'agissait de se faire remarquer et emmener par de jeunes militaires en permission dans la région.

             Lorsque le soleil achevait sa descente derrière les collines environnantes, c'était le moment où plusieurs carrosses passaient à vive allure, à la file indienne, remontant la rue principale et emportant leurs passagers jusqu'à la gare située à quelque distance de la ville, en bordure de l'oued Joumine. C'était le service taxi local. Véritables œuvres d'art, ces véhicules tractés par deux beaux chevaux, étaient tous en bois laqué noir orné d'un filet doré parcourant la carrosserie. Les siéges en cuir capitonné, placés en vis-à-vis, pouvaient recevoir jusqu'à cinq voyageurs. Une capote en toile escamotable pouvait se déployer pour assurer le confort de ceux-ci et les protéger du soleil ou de la pluie. Le claquement des fers des chevaux sur le bitume rythmait le trot et ravissait l'oreille de mon oncle qui était, bien sûr, le maître d'oeuvre de ce bruit métallique.

            Au passage du dernier attelage je quittais mon poste d'observation et me préparais au retour à la maison.

            Souvent le soir, mon oncle m'amenait avec lui au cinéma. La séance, en période estivale, se déroulait fréquemment en plein air. Grand amateur des films de Fernandel et d'Eddie Constantine, mon oncle prenait un réel plaisir à me faire partager son engouement pour ses acteurs. La mauvaise sonorisation des films de cette époque et l'inconfort des chaises en bois, finissaient curieusement par me plonger dans un sommeil qui ne serait interrompu que par l'interminable générique de fin ou par le mouvement anticipé des spectateurs qui avaient hâte de soulager une vessie comprimée par une prostate hypertrophiée.

             Deux jours par semaine, la ville de Mateur devenait régulièrement le théâtre d'événements inoubliables et, vu la situation géographique du magasin de mon oncle, j'étais à la première loge pour suivre leur déroulement.

            Tous les jeudis après-midi, des troupeaux de milliers de moutons et de chèvres venus de toute la région traversaient la ville de part en part et se regroupaient dans les «fondouks », sorte de caravansérails aménagés en entrepôts pour recevoir le bétail et loger, pour la nuit, les convoyeurs et les marchands. La traversée de la ville, par cette multitude, durait plusieurs heures. Un défilé incessant et étourdissant dans un brouhaha indescriptible où se mêlaient le bêlement des moutons et les cris des convoyeurs. L'atmosphère se chargeait alors d'un halo de plus en plus épais de poussière jaune et s'imprégnait d'une odeur âcre et rance, mélange d'urines et de lanoline. Ça piquait à la gorge, ça remplissait les poumons, mais ça faisait partie de cette ambiance chaude, mouvementée, et étonnamment festive et rassurante. La vente de ce bétail avait lieu le lendemain, le vendredi. Elle se déroulait sur l'immense place du marché. Il s'agissait d'une très vaste étendue en terre battue entourée d'un muret lequel était surmonté d'une grille assez joliment ouvragée. Les transactions commençaient le matin dès l'aube, et s'achevaient vers treize heures.

            Parfois, de retour de la séance de cinéma, quand ça coïncidait avec un jeudi soir, je découvrais avec étonnement et compassion, des corps étendus sur le trottoir : c'étaient des convoyeurs épuisés qui dormaient là, n'ayant pas trouvé de place dans les fondouks et il n'y avait pas d'hôtels à Mateur.

            Le vendredi vers quinze heures et faisant suite au premier ballet, commençait un autre spectacle encore plus grandiose. En effet des centaines de bovins et de chevaux pénétraient dans la ville dans un fracas impressionnant, une marée qui s'étalait, là encore, sur plusieurs heures. Un spectacle digne des meilleurs westerns : le troupeau se déplaçant au pas de charge dans un beuglement incessant, une poussière compacte montant vers le ciel, les « cow-boys » juchés sur leur montures tournoyant sans cesse au milieu du bétail. Il y avait tous les ingrédients pour construire un film plein d'action. Cette marée s'engouffrait au fur et à mesure dans les caravansérails pour y passer la nuit, en attendant le samedi matin pour rejoindre le marché. Et à la tombée de la nuit, le samedi soir, comme par miracle, l'ordre et un relatif silence, presque inquiétant, s'installaient. Ces deux jours de marché mettaient la ville de Mateur en effervescence et procuraient à ses commerçants et artisans, une source de revenus inestimable. D'ailleurs mon oncle, qui était maréchal-ferrant et un peu vétérinaire traditionnel, faisait la journée continue pendant ces deux jours exceptionnels. Il ferrait et soignait les chevaux à tour de bras.

             Donc, le samedi en fin d'après midi, la ville reprenait son aspect des autres jours et les habitants revenaient à leurs habitudes. Après une toilette en profondeur au jet d'eau, les rues retrouvaient leur aspect. Les terrasses des cafés se remplissaient. Le Roitelet, Marciano et autres hauts lieux de l'anisette, de la bière et de la kémia, affichaient déjà complets.

             Le dimanche matin, je regagnais mon poste d'observation pour suivre le dernier spectacle de la semaine et qui s'apparentait à un défilé de mode. En effet, la population catholique se donnait rendez-vous à l'unique église de Mateur pour assister à la messe. La traversée de la ville à pieds faisait partie des rituels favoris des mateurois. Les hommes en costume, cravate et chapeau donnaient le bras à leurs dames en tailleurs stricts ou en très belles robes sages. Les enfants, en habits de dimanche, suivaient sagement derrière. C'était une ambiance de fraîcheur, de couleurs et de parfums. Ça sentait le propre, ça sentait le beau, ça sentait l'élégant, ça sentait le riche.

             A la fin de la messe, les hommes disparaissaient dans les bars environnants pour former des groupes bruyants dés que les vapeurs des vins locaux et des anisettes libéraient les langues. Les boulistes préféraient se diriger vers le bar-brasserie-restaurant « le Roitelet » qui organisait des tournois à l'ombre des grands platanes et eucalyptus.

            Sur le plan architectural et culturel, Mateur n'avait rien à proposer aux visiteurs. Les circuits touristiques ne s'y arrêtaient pas ou si peu. C'était un marché d'échange très fréquenté où se faisait un grand commerce de céréales, de bestiaux et de laines. Les maisons étaient souvent miséreuses et les taudis nombreux. Par contre, pour ceux qui aimaient la nature, les environs offraient des attraits indéniables. Le paysage de cette région présentait et présente toujours une alternance de plaines fertiles et des vallons fleuris qui faisaient le bonheur des promeneurs, dés le début du printemps.

            Pour profiter des environs, j'accompagnais souvent mon oncle lors de ses déplacements dans les fermes environnantes pour acheter des chevaux et soigner, à l'occasion, les bestiaux malades. Nous partions avant le lever du soleil en calèche, cabriolet à deux roues jalousement entretenu et ne quittant son abri qu'avec l'arrivée des beaux jours. L'alternance des champs de blé verdoyants, qui s'étendaient à perte de vue, et des champs parsemés de jacinthes, narcisses et autres variétés de fleurs printanières, poussant à l'état sauvage, offrait un spectacle somptueux. Des fermes modestes, éparpillées çà et là, témoignaient du morcellement et de la dispersion caractéristiques des propriétés agricoles tunisiennes.

            L'arrivée du printemps était marquée dans les écoles de la région par une tradition qui témoignait d'une douceur de vivre remarquable et préparait l'enfant à aimer et respecter la nature. En effet, chaque année, à la même époque, les maîtres nous emmenaient, tous ensemble et le même jour, en promenade à pieds au milieu des champs environnants pour cueillir les premiers narcisses. Dans un langage imagé, ils nous disaient que « nous allons accueillir le printemps », et ce rendez-vous annuel nous remplissait de joie.

             Ces sorties et les images qui s'y attachent me revinrent soudainement à l'esprit le jour où notre professeur d'histoire évoqua cette phrase célèbre « la Tunisie était le grenier de Rome ». Je pensai aux champs de céréales et aux pâturages de la région de Mateur et j'eus envie de lui dire : « Mateur et le nord de la Tunisie étaient le grenier de Rome ». J'aurais été presque sincère!

             Le refoulement de souvenirs non désirés, sujet cher à Freud, a-t-il atteint ma mémoire? Pour faire échec au doute j'ai rassemblé, péniblement, un certain nombre de mauvais souvenirs jetés ou enfuis dans la corbeille de ma mémoire sélective.

            Le climat de Mateur est un sujet d'insatisfaction récurrent. Il est typiquement continental, froid et très humide l'hiver, très chaud et sec l'été. Les débordements de l'oued Joumine sont là pour témoigner de la brutalité des pluies diluviennes qui s'abattent régulièrement en hiver sur la région. D'autre part, l'exode estival vers les plages de Bizerte, permet à certaines familles, particulièrement les plus aisées, de fuir la canicule qui sévit dès le mois de juin.

             La région de Mateur est économiquement riche et pourtant, une grande partie de la population vivait à la limite de la pauvreté. Il n'était pas rare de voir des habitations dépourvues d'eau courante. Les bornes-fontaines publiques, sorties tout droit des fonderies du Creusot, étaient prises d'assaut dès l'aube, en particulier en été, et devenaient le point de convergence des derniers ragots du quartier, et lieu de flirts furtifs. A cette époque-là, l'eau se gagnait à la force du poignet et des épaules des hommes mais aussi des femmes et des enfants qui ne manquaient pas de courage. Certains même, gagnaient leur vie en se proposant comme livreurs d'eau. Ils transportaient sur leurs épaules nues des bidons de vingt litres, vestiges de l'armée américaine. On les payait trois francs-six-sous. Je suppose que, le soir venu, ils étaient fourbus et tout endoloris. Mais ils n'avaient pas le choix.

             Quant à l'électricité, c'était souvent un luxe réservé aux plus fortunés. Les lampes à carbure (ou lampes acétylène), avec leur odeur d'ail caractéristique, éclairaient les échoppes, tandis que les lampes à pétrole diffusaient leur lumière blafarde dans de nombreuses habitations.

             Le plaisir que j'avais à regarder les passants se dissipait chaque fois qu'un cortége de prisonniers, quittait le tribunal d'instance, situé à proximité du commissariat, pour rejoindre la prison située à l'opposé. Ces prisonniers traversaient la ville à pieds, enchaînés et sous bonne escorte. C'était le comble de l'humiliation. Malgré mon jeune âge j'éprouvais un profond malaise mêlé d'indignation. Ces scènes récurrentes ressemblaient à celles qu'on voit souvent dans les westerns spaghetti lorsque les hors-la-loi traversent les bourgades poussiéreuses, enchaînés et escortés du shérif et ses adjoints.

            Le dernier mauvais souvenir de la période mateuroise est certainement le plus lourd. Un souvenir incrusté de crasse. Crasse due à la boue et à la peur qui ont enveloppé la ville pendant les événements de cette tranche de vie. C'était au milieu des années cinquante, le mouvement d'indépendance devenait violent et les rumeurs les plus folles enflaient de jour en jour. Je ne sais pas pourquoi, de tout temps, les guerres civiles et les batailles les plus dures prennent leur essor au cours de la saison la plus triste de l'année. En tout cas, l'événement qui éclata, ce jour là, fut fidèle à la tradition. J'étais à l'école. La grisaille, la pluie battante et le froid glacial de l'hiver ne faisaient qu'alourdir l'atmosphère, pourtant déjà suffisamment sinistre. Au milieu de la matinée, un bruit lointain de tir de mitraillette nous figea. Puis ce bruit devenait de plus en plus proche de notre école et notre inquiétude prenait de l'ampleur, jusqu'à l'angoisse. L'école semblait plongée dans le noir et une impression de solitude écrasante s'installa. La gravité de la situation se lisait sur le visage de notre instituteur qui devenait de plus en plus agité et qui finit par éclater en sanglots. Après de longues minutes, les tirs s'espacèrent et des cris incohérents poussés par des passants effrayés se répandirent autour de l'école. Notre instituteur figé totalement sur sa chaise, laissa libre cours à la témérité de notre âge. Nous nous dirigeâmes vers les fenêtres pour observer les passants. La scène qui s'offrait à nous était surréaliste. Des hommes couverts de boue et hurlant, poussaient, en pas de course, des charrettes à deux roues remplies de cadavres et de blessés. La vue de ces ambulances improvisées fut mon premier contact avec la folie de l'homme et l'absurdité de l'histoire. Pendant longtemps j'ai maudit la faiblesse de cet instituteur qui laissa se débrider notre curiosité jusqu'à l'abreuver d'horreur, j'ai maudit la pluie et la boue, j'ai maudit ce ciel couleur d'acier et ce froid qui m'enserrait et me glaçait jusqu'aux os. A présent je pense à cette scène et me rappelle deux poèmes de Prévert, « chanson dans le sang » et « Barbara » qui finit ainsi :

            Oh Barbara
            Comme il pleuvait avant
            Mais ce n'est plus pareil et tout est abîmé
            C'est une pluie de deuil terrible et désolée
            Ce n'est même plus l'orage
            De fer d'acier et de sang
            Tout simplement des nuages
            Qui crèvent comme des chiens
            Des chiens qui disparaissent
            Au fil de l'eau sur Brest
            
            Au loin très loin de Brest
            Dont il ne reste rien.
Hédi KHAZNAGI                                                


            Adresse de messagerie: h.khaznagi@ifrance.com


            


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