Au revoir Bizerte


           Quand la coque du monstre d'acier qui n'avait jamais tant craché de fumées noires, signe du deuil qui était nôtre, a viré de bord pour saluer Zarzouna et les deux bacs gris qui s'étaient immobilisés pour nous dire au revoir, le Président Cazalet a corné trois fois et, alors, des larmes ont coulé.
          Le soleil était chaud en ce jour de juillet 1961.
          Sur le quai, les mouchoirs s'agitaient. Ils étaient humides des larmes des exilés qui partaient et des sanglots sans fin de tous ceux qui restaient. Les hangars du port n'avaient jamais été aussi gris triste, la digue de Zarzouna jamais aussi floue, le Sport Nautique jamais aussi peint de couleurs sinistres. Même les phares, j'en suis sur, étaient prêts à saluer de leurs clignotants rouge sang, la fin de l'aventure de celles et de ceux qui avaient emprunté, un jour, les ombres de ces sémaphores pour cacher aux autres les baisers de leurs premières amours, loin des envieux, loin de tout, seuls avec eux-mêmes. Le brise lames de Sidi Salem une fois dépassé brisera aussi, sans le vouloir, le cœur de celles et de ceux qui n'avaient pu quitter le pont du navire. Ils voulaient voir une dernière fois ... . Quitte à en souffrir, il fallait qu'ils communient une toute dernière fois avec ses lieux qui avaient été les leurs et qui ne le resteront que par le cœur et le souvenir des années passées, celles de l'insouciance, de la convivialité, de l'amitié. Comment dire adieu autrement que par les larmes amères qui, en ce jour d'été 61, coulèrent sur les joues des passagers qui n'auraient jamais voulu l'être, si ce n'est pour, une fois l'an, aller respirer l'air le la patrie qui les attendaient, 900 kilomètres plein Nord, là-bas derrière l'horizon où ils auraient souvent, tout à refaire et tout à découvrir. On n'efface pas une tranche de vie par le seul ordre de départ couché sur un simple papier administratif, horrible dans son expression, lugubre dans sa présentation, inhumain dans son contenu ... " Partez ! Partez ! Partez ! "
          Alors, dans le seul silence des vagues qui clapotaient sur la coque noire, couleur du deuil irréversible, ils et elles se sont regardés, ils et elles se sont embrassés et une dernière fois, ensemble, beaucoup ont voulu pleurer une étape de vie qui, inexorablement, s'éloignait alors que, cruellement, une page se tournait.
          45 ans après, ils s'en sont retournés vers les lieux tant aimés. Beaucoup d'entre eux avaient changé, seulement en apparence pour les autres car au fond de leur cœur, nos Bizertins rêvaient encore du souvenir passé. Je crois même que beaucoup ont revu, les deux bacs traversaient le canal qu'ils avaient franchi et refranchi tant de fois ... même qu'ils étaient gris et très souvent en panne. Et la place Madon, qu'ils avaient tant aimée car on y rencontrait ses plus belles conquêtes, celle que l'on cache à tous, des fois que le copain lui plairait un peu plus. Dans le Marché central, ils ont revu les bouchers. Ils semblaient plus modernes et bien mieux équipés que les amis tunisiens de nos tendres années. Ils ne sauront jamais aussi bien que les coupeurs de viande, agiter sans jamais s'arrêter, les éventails chasseurs de mouches.
          Pas loin des étales de légumes de toute couleur d'infinie variété, la pâtisserie qui faisait nos régals, avait fait place neuve ... une place simple à une boulangerie à 20 millimes la baguette de pain.
          La municipalité qui n'avait pas changé. J'y suis monté, où j'ai tout visité, même la salle du conseil qu'on dit municipal et où les bals se passaient, où les danseurs valsaient, où conquêtes se faisaient,où baisers s'échangeaient, très souvent en secret, pas très loin de papa qui quand même surveillait. Beaucoup étaient souvent membres du CSLMB, le Comité des Sports et Loisirs du Matériel de Bizerte, ou du PFCB, le Patrie Foot Ball Club Bizertin ou mieux du SNB, Sport Nautique Bizertin.
          L'église qui aujourd'hui n'est plus celle catholique où sous l'autorité maternelle des dames du catéchisme et de nos chers curés qui nous avaient baptisés et très souvent confessés ... .Eh bien ! je l'ai aimée, notre église transformée ! Les 130 vitraux de nos saints vénérés sont toujours éclairés et semblent surveiller les joueurs de ping- pong puisqu'elle est devenue centre culturel…une belle fin en somme puisque nos saints et apoôtres sont toujours là, pour rappeler à ceux qui l'auraient oublié, qu'ils virent défiler toutes les communions, les baptêmes, les adieux à ceux qui nous quittaient et qui reposent en paix près des casernes Japy, de Maurand et de Fare, là où sent encore bon l'eucalyptus sauvage.
          Le rempart protecteur de notre ville aimée a disparu car gênant, il a été abattu. Il ne cachera jamais plus l'entrée où reposent nos ancêtres.
          Qu'il est beau et triste notre cimetière, même si la municipalité avait donné deux centaines de milliers de dinards pour remettre en état, ce lieu de recueillement jusqu'alors délabré. L'entreprise était là et elle travaillait bien. Qu'en sera-t-il demain si nous ne faisons rien pour entretenir ce lieu où beaucoup de nos amis et parents reposent ? Essayons de faire quand même quelque chose. Ce serait la marque de notre reconnaissance à ceux qui ne sont plus mais qui restent les nôtres.
          Quand en redescendant du cimetière, on revoit sa maison, alors reviennent les souvenirs les plus intimes des parents disparus. La nostalgie des amis dispersés par la vie ne peut effacer la tristesse de ne plus pouvoir partager avec mère et père ces joies d'enfant que nous avions connues. Ma maison était belle. Elle est restée comme nous l'avions laissée. L'olivier n'y était plus. Il avait été mon refuge de voyou grimpant. Le garage avait été construit, comme pour rappeler que le monde de 2000 est celui de l'automobile. Le nôtre était celui des marches à pied et des longues promenades à vélo. Pas de peine de voir notre logis passé dans les mains d'autres propriétaires. Même si c'est involontaire, ils ont respecté la mémoire de ceux qui avaient bâti. La maison est la même. Elle est encore notre, seulement par le cœur et le souvenir. Que nos successeurs en soient remerciés.
          De la rue Lescure, celle du Collège technique et de son portail toujours bleu au Lycée Stephen Pichon, il y le grand pas de l'émotion des camarades aujourd'hui envolés, qu'on voudrait retrouver. Les murs résonnent encore des chahuts des récrés. Les salles de classe pourraient, n'en doutons pas, restituer les listes des élèves, appelés par ordre alphabétique à chaque heure de cours…Comme si nous voulions manquer le cours de chant de Madame Pfiohl, qui un jour refusa ma voix de chanteur ignoré parce qu'elle l'entendrait trop raconter aux voisins la farce à venir. Jamais nous ne nous serions sauvés de notre beau lycée ! Chez nous, Messieurs, pas d'école buissonnière ! ... Il fallait éviter la stature de Monsieur de Pastor les réprimandes houleuses de notre prof principal, le redouté Monsieur Pagliano. Merci à elles et à eux de nous avoir donné ce goût de l'étude et de l'amitié : Mesdames Barbier, Léger, Messieurs Laurent, Solal. Où sont-ils aujourd'hui ? Ils avaient succédé à l'Ecole Blanc où nous avions grandi, amoureux de nos maîtresses : Mesdames Léonetti, dont les éclats de voix étaient si redoutés, qu'ils sont restés célèbres, Madame Fredericci, dont nous étions tous amoureux, même si la timidité de l'enfant, nous privait du courage de la déclaration qu'elle aurait appréciée. Nous les redoutions, mais en secret, aujourd'hui, nous ne pouvons les oublier : Monsieur et madame Blanc, Monsieur Pascaud qui maniait à souhait la règle de bois marron, celle que nos doigts redoutaient tant elle était choquante quand elle les rencontrait. Les classes sont devenues aujourd'hui des bureaux de gestionnaires de la formation. Leurs murs résonnent encore de nos clameurs d'enfants irresponsables et quelquefois dissipés. On ne veut le rappeler mais il faut bien une fois donner raison à ceux qui l'affirmaient et que nous regrettons 50 années après… ... Le mur de séparation entre filles et garçons n'est plus celui où nous échangions par les petites fenêtres que nous atteignions par la pointe des pieds, nos messages d'amoureux de sept ans avec celle d'en face qui n'en attendait pas tant !
          Le Casino n'est plus l'immense cinéma où, pour quelques francs, nous allions voir Laurel ou Hardy, ou les deux à la fois. Derrière la Poste Centrale, le Majestic projetait Michel Strogoff.
           Que de souvenirs sportifs et affectifs laissés au Sport Nautique ! Le plongeoir n'est plus où nous frimions devant les filles admiratives et souvent amoureuses, médusées par notre hardiesse de plonger de cinq mètres. La piscine n'est plus. Les barques, les voiliers, les yachts ont envahi notre monde de rencontres et de jeux…Autre temps ! Autre temps !
           Zarzouna est défigurée ! Plus de plages au sable fin et aux gargotes à 20 millimes la brique à l'œuf et 15 le Soda super sucré et anti- diététique que nous buvions à souhaits. Les pipe-lines sillonnent le bord de mer, des réservoirs immenses les alimentent, les pétroliers attendent le long de la digue à l'accès interdit ... Autre temps ! Autre temps !
           Le gratte-ciel de l'Amirauté est tout blanc. Il est moins trste que celui gris de notre époque et le panorama qu'il offre du haut de ses 80 mètres est toujours splendide.
           Le Vieux Port est franchi par un tout petit pont d'où les badauds plongent. Comme nous, ils friment devant les admiratrices. Ils attendent toujours, par politesse certes, de plonger, le temps que nous sortions le dernier digital pour les photographier. Comme il est resté beau, ce bout de mer encadré par les remparts ! Les barques des modestes pêcheurs pétaradent à souhait pour vite quitter la anse où ils sont amarrés. Les moteurs fatiguent, les carburateurs encrassés, mais le bateau avance vers la pleine mer.
           Sidi Salem ! Ce n'était qu'un bout de route isolé. La plage est toujours là, à portée de nos courses sur le sable.Elle est belle et large. Les hôtels ont envahi ses abords pour mieux l'alimenter en touristes assoiffés de soleil et de mer. La jetée , le brise lames dominent toute la baie pas loin de là où 30 sous mariniers perdirent la vie pendant la première Guerre Mondiale.
           La gare de chemin de fer n'est plus SNCF. Elle flambe neuf et n'accueillera plus ces monstres de locos noires, la peur de nos 6 ans, qui crachaient vapeurs et brindilles mélangées. Nous y jouions à cache-cache jusque près du silo où repose depuis mars 52, Loulette, la chienne de mes 4 ans.
           L'église protestante devenue école catholique à 2 classes maternelles où un jeune couple d'instituteurs enseignent l'enthousiasme au cœur, à nos petits bambins et bambines ... .comme un jour, nous le fûmes.
           Des sœurs font encore visiter l'école à l'époque maternelle que nous avons connue il y a 55 ans aujourd'hui. Que d'émotion et souvenirs partagés autour du verre de l'amitié et du gâteau du touriste gourmand. Les sœurs ont pris de l'âge, mais leur cœur est le même. L'école est toujours belle. Elle est restée la même.
           Le mûrier planté à quelque 10 petits mètres de l'église orthodoxe a aujourd'hui disparu. Nous qui pensions, bambins un peu naïfs, qu'il fallait le garder pour que soit perpétuer la culture de la soie de vers qu'il nourrissait et que nous élevions avec tant de soins. L'église est toujours là ! Elle étouffe un peu tellement les maisons qui lui sont accolées sont tout près de ses murs.
           Voilà le tour de ville et du souvenir terminé, dans l'émotion parfois où se mêlent souvent la joie de retrouver et l'envie de revivre un instant une partie de nous que l'histoire a détruit et que le quotidien a effacé un jour, car ainsi va la vie.
           La marque est indélébile. Seule l'effacera le départ pour l'au-delà.
           A ceux qui pourraient dire que " tout çà, c'est du passé ",je dis tout simplement que savoir se souvenir, savoir s'émouvoir devant la tombe du camarade de 6 ans bousculé par le train, 50 années après cet horrible accident, c'est un beau geste du cœur qui honore celui qui l'effectue.
           Savoir s'émouvoir devant une petite chose que beaucoup croit banale, c'est un beau du cœur geste qui honore celui qui l'effectue.
           Savoir revivre avec des camarades de l'époque les moments les plus forts de notre chère enfance, c'est un moment de bonheur à nul autre pareil.
           Alors n'ayons jamais plus peur de dire et même de montrer que le confort et le quotidien de la vie ne nous ont pas submergé et qu'au fond de ceux qui retournent aux sources, battant la plus belle des roues motrices qui est notre mémoire et le plus beau des moteurs, celui de notre cœur.

Michel Richaud
Ecole Blanc jusqu'en 1956
Lycée Strephen Pichon 1957-1958
          





LES PHOTOS QUI SUIVENT SONT DE LUCIEN LEBRUN
C'est le grand départ des ferryvillois à partir de l'arsenal de Sidi-Abdallah,
jusque sur le paquebot Foch dans le port de Bizerte
le 5 août 1961

Photo propriété de Lucien Lebrun, reproduction interdite sans son autorisation


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