ÉLÉMENTS D'HISTOIRE DE FERRYVILLE
Par Roger Xavier Lantéri

L'ÉPOQUE DU PROTECTORAT FRANÇAIS (suite 7)
      


             Bizerte et Ferryville deviennent un enjeu capital , les Alliés ayant stupidement décidé de ne pas débarquer au-delà d'Alger leurs 109 000 soldats (83 000 Américains et 26 000 Anglais). Erreur qu'ils vont payer de milliers de morts, jour après jour, heure après heure, les Ferryvillois bien renseignés suivent une partie hallucinante où se joue leur destin.
             Ce même dimanche, à Tunis, l'amiral Estéva, nommé Résident général par Philippe Pétain, a au téléphone l'amiral Darlan qui se trouve à Alger et lui dit qu'il faut considérer les américains comme les " premiers agresseurs " (autrement dit les ennemis prioritaires). Mais à Alger, le général Juin, commandant en chef des forces en Afrique du Nord, signe le cessez-le-feu avec les américains. Vichy, sur proposition de Darlan, nomme aussitôt le général Barré, commandant des troupes en Tunisie, à la tête des armées du Constantinois et de la Tunisie, directement rattaché à Vichy. Les combats contre les américains se poursuivent au Maroc.
             1942. Lundi 9 novembre, à l'école de la rue Jules Verne, les enfants attendent en vain la sonnerie de l'entrée en classe, la récréation se prolonge jusqu'au moment où les maîtres et les professeurs les rassemblent sous le préau. Henri Bargeton, professeur de science, grimpe sur une table et annonce : " Les américains débarquent depuis hier au Maroc et en Algérie. Il va y avoir une course entre eux et les allemands pour arriver jusqu'à nous. Espérons que les américains gagnent ".
             Mais ce lundi, des avions allemands se présentent et Estéva les laisse atterrir puisque, selon lui, ils ne sont pas les " premiers agresseurs " . A 15 h., il y a déjà 103 appareils sur le terrain d'El Aouina. A Bizerte-Ferryville, on apprend l'arrivée le lendemain d'un convoi chargé de ravitaillements pour les forces aériennes. A la Pêcherie, l'amiral Derrien télégraphie à Vichy : " Ces mouvements sont de nature à produire dans l'armée, l'aviation et la marine à Bizerte une émotion dont je ne pourrai maîtriser les conséquences ". Vichy répond aussitôt : " Impossible empêcher avions allemands de venir en Afrique du Nord ". A Tunis, le général Barré, commandant les troupes de Tunisie, place des centaines de soldats autour des avions pour les " garder ".
             Mardi 10 novembre. A la Pêcherie, Derrien reçoit un télégramme chiffré de l'amiral Darlan annonçant qu'il a pris le pouvoir en Afrique du Nord, qu'il a ordonné l'arrêt des hostilités et qu'il demande qu'en Tunisie on résiste aux " étrangers hostiles ", c'est-à-dire aux germano-italiens. On apprend l'après-midi que les anglais ont attaqué El Aouina et détruit six avions allemands. A la Pêcherie, l'amiral Derrien reçoit un message de Vichy : ne pas s'opposer aux débarquements allemands mais tout contact entre troupes allemandes et françaises sera évité.
             Mercredi 11 novembre. Matin. A l'arsenal les cadres lisent un ordre du jour de Derrien : " Dans quelques heures… des troupes allemandes vont débarquer sur le sol tunisien . Le gouvernement du Maréchal a dû subir ces dures exigences. Notre devoir est de lui obéir ". Au même moment, on apprend que Pétain désavoue Darlan : " J'ai donné l'ordre de se défendre contre l'agresseur, je maintiens cet ordre " . Derrien téléphone à l'amiral Esteva, Résident général : " dois-je faire tirer sur les Alliés ". Réponse : " Téléphone à Juin à Alger ". Derrien apprend de Juin que la nuit précédente (10 au 11 novembre), les allemands ont envahi la zone libre en France. Juin assure que Pétain est d'accord avec Darlan " mais " on ne peut plus s'exprimer. Revirement total. L'amiral Derrien et le général Barré décident d'ouvrir le feu sur les navires de l'Axe attendus à Bizerte. A l 'arsenal c'est l'enthousiasme lorsqu'on reçoit cet ordre du jour : " L'ennemi, c'est l'allemand et l'italien. Soldats, marins et aviateurs de la défense de Bizerte, vous êtes maintenant fixés. Allez-y de tout cœur contre les adversaires de 1940, nous avons une revanche à prendre ".
             Le général Barré déploie ses troupes pour résister aux allemands selon une ligne Tabarka - Le Kef - Gafsa. Il laisse donc les villes de Ferryville et de Bizerte isolées mais avec le tiers des troupes de Tunisie. Belle bataille en perspective. Juin, à Alger, est mécontent : " Ne laissez pas Bizerte en l'air , ordonne-t-il à Barré ce matin du 11 novembre, et n'abandonnez pas tout le Nord ". Barré repousse à l'Est sa ligne de front qui englobe maintenant Bizerte et Ferryville et passe à Béja, Medjez el Bab et Téboursouk.
             A l'arsenal, un nouveau message de Derrien vient toucher les esprits : " Considérez mon ordre secret ". Peu importe : tout le monde est au courant. Explication : C'est Estéva qui a dit à Derrien que son texte provoquerait une catastrophe si les allemands en avaient connaissance. Six navires allemands et un italien se présentent à Tunis et débarquent troupes, armes et matériel sans aucune opposition. En France, l'Amirauté tente de négocier pour faire de la région de Toulon une aire neutre.
             Nuit du mercredi 11 et 12 novembre. A la Pêcherie, Derrien reçoit un nouvel ordre de Vichy : " Vous devez laisser passer les troupes germano-italiennes ". Tandis que l'amiral vit une nuit blanche, le général Barré, qui a choisi son camp, s'installe à 110km de Tunis et déploie ses troupes contre les forces de l'Axe.
             Jeudi 12 novembre. La Pêcherie. L'amiral est parti pour Tunis lorsque le téléphone sonne. Le commandant Le Chuitton, chef d'état major de Derrien, décroche. C'est Juin qui a appris à Alger par un coup de fil du général Barré que Derrien a changé d'avis et de camp. Le Chuitton répond que les marins n'obéissent qu'à l'Amirauté de Vichy dont il reçoivent les ordres par l'amiral Estéva à Tunis. Juin demande que les forces terrestres de Bizerte et de Ferryville, soit le tiers des troupes de Tunisie, soient remises au général Barré. Le Chuitton répond à Juin que c'est hors de question. Quelques instants plus tard, le téléphone sonne de nouveau. Cette fois c'est l'amiral Darlan. Il fait la même demande que juin. Refus. Le général Barré vient de perdre le tiers de ses soldats. Par l'entêtement des " marins ", Bizerte et Ferryville sont désormais du côté allemand. Tous les amiraux, Derrien à la Pêcherie, Laborde à Toulon, Michelier à Casablanca, tous branchés sur l'Amirauté de Vichy, considèrent maintenant Darlan, commandant suprême à Alger, comme un " déraciné ". La " Royale " reste avec Pétain. Et les allemands de la Vème Panzer Armée débarquent à Bizerte. " Avec la porte de Bizerte largement ouverte sur son flanc, le général Barré hésitera à livrer bataille à Tunis même " (juin). Samedi 14 novembre. Les forces allemandes continuent à débarquer à Bizerte. A la Pêcherie, Derrien lit et relit un message de Pétain à Darlan : " Je donne l'ordre à l'armée d'Afrique de n'exercer aucune action en aucune circonstance contre les forces de l'Axe ".
             Un samedi après-midi (14 ou 21 novembre) : combat aérien au dessus de la Cité maritime et du lac entre un messerschmitt et un lockheed lightning (" Double queue "). L'américain, abattu, se jette en parachute et tombe dans le lac.
             Jeudi 19 novembre. On apprend que les soldats français du général Barré se battent à Medjez el Bab contre les allemands à la suite d'un ultimatum du général Nehring. On sait rien de plus. Dans le même temps une partie des soldats français couvrent le débarquement à Bône du Vème corps britannique. Depuis le 8 novembre, à Ferryville, on est sans nouvelle des jeunes gens mobilisés dans les Chantiers de Jeunesse à Tabarka ou à Kasserine. Les mères sont très inquiètes et leur sentiment tournera à l'angoisse chaque fois que l'on apprendra que les combats redoublent de violence. Les " chantiers " Carmelino Alfiéri et Georges Hadjadj de la Cité, Henri Augier, le lanceur de poids, Gilles Arnaud, Roger Rault, Louis Bergeaud, une dizaine d'autres, ont été armés et affectés à Batma au 67ème d'artillerie de montagne où ils s'initient à la fin de novembre aux mystères du canon de 75 et à la conduite des mulets. Ils dépendent du Détachement de l'Armée Française DAF du général Alphonse Juin (armée Giraud) et seront envoyés en ligne dès janvier.
             Mercredi 25 novembre. Ferryville attend toujours les " américains " lorsqu'on entend le canon du côté des Mogods : " ils arrivent ! ".
             Jeudi 26 novembre. Hourrah! Les blindés " américains " sont près de Mateur! [en réalité ce sont les chars anglais qui appuient la 78ème D.I. britannique]. On apprend aussi qu'ils sont à Djédéïda (sur la ligne de chemin de fer vers Tunis) et à Medjez el Bab. Il pleut sans arrêt.
             Vendredi 27 novembre. La stupeur. De Toulon, on apprend que l'escadre de la Méditerranée s'est sabordée dans la rade de Toulon quand les allemands ont tenté de s'emparer des navires. L'amiral Laborde en refusant de gagner la haute mer s'est placé dans le piège. A Ferryville, toutes les conversations tournent autour de l'événement. Chacun connaissait ces magnifiques bâtiments qui venaient régulièrement dans le lac et à l'arsenal.
             Les mauvaises nouvelles s'accumulent. Les soldats allemands que l'on voit cantonner, torse nu, sous les eucalyptus sont en train de contre-attaquer à Mateur, à Djédéïda et à Tébourba. A Ferryville on entend passer les stukas de Sidi-Ahmed. Devant la Kommandantur du boulevard Gambetta les enfants qui vont en classe découvrent des soldats français assez mal habillés et gardés par un ou deux allemands. Ils les interrogent : " Nous sommes des corps francs, nous venions de Tabarka ". Les enfants les invitent à s'évader mais les soldats hilares, n'en ont pas l'intention.
             Vendredi 4 décembre. Il pleut, il pleut. Les Alliés ont reculé mais le front s'est stabilisé à Jefna sur la route de Tabarka à 40km de Ferryville près de l'oued Sedjenane où les enfants allaient chercher les tortues. Les allemands vont vite faire savoir (et les Actualités vont montrer au cinéma) que les pertes alliés ont été très élevées et qu'un bataillon entier de chars moyens américains, dont c'était le baptême du feu, a été complètement anéanti dans la plaine de Djédéïda, une partie détruite, une partie enlisée dans la boue.
             Lundi 7 décembre. L'amiral Derrien est convoqué pour demain 9h.30, par le général Alfred Crause, envoyé spécial de Hitler, dans la " tente de commandement de secteur " (sans doute Sidi-Ahmed). Il accepte de s'y rendre.
             Mardi 8 novembre. Crause tend un papier à Derrien, c'est un ultimatum de Hitler. Ordre de désarmer les forces françaises. Tous les navires, tous les casernements, tous les dépôts, toutes les armes, toutes les stations radio, toutes les installations mobiles seront livrés en bon état. Sabordages et destructions sont considérés comme actes de sabotage et leurs auteurs seront immédiatement fusillés. Le rejet de l'ultimatum entraînera l'attaque immédiate des installations. On ne fera pas de prisonniers. Le personnel militaire sera exécuté " jusqu'au dernier officier ou soldat ". Derrien demande à réfléchir. Crause lui donne trente minutes. Au bout de 20 minutes, l'amiral revient et accepte. A l'arsenal, on se presse dans les bureaux où l'on vient de recevoir le dernier ordre de Derrien : " L'ensemble des installations et matériels doit être remis intact entre les mains des forces de l'Axe… " Par son aveuglement, en refusant les offres d'Alger, l'amiral s'est placé dans le piège. Il remet aux allemands les navires français, trois torpilleurs et neuf sous-marins et il acceptent de démobiliser les troupes terrestres, le tiers de l'armée en Tunisie, qu'ils à refusées quelques jours auparavant au général Barré. Désormais tout le personnel civil et militaire de l'arsenal devra travailler pour la Marine allemande. [Derrien sera condamné en mars 1944 à la prison à vie. Libéré en mai 1946, il mourra douze jours plus tard et sera enterré avec les honneurs militaires.].
             1942 - 1943. Pendant cinq mois, chaque jour, entre midi et une heure, les forteresses volantes, qu'un groupe de ferryvillois résistants renseigne par radio, bombardent l'arsenal et les alentours. Des tranchées sont creusées un peu partout, sur la place du Farfadet notamment. Le premier bombardement a été très meurtrier. Depuis lors chacun est plus discipliné.
             Dimanche 31 janvier. Activité intense des troupes allemandes. On se rend vite compte qu'elles ont pris l'offensive à l'Ouest dans les Mogods vers l'oued Sedjenane. Depuis le 18 janvier, on racontait que les Panzers (10ème) et l'infanterie allemande (334ème D.I.) avaient attaqué dans la Dorsale et avaient débouché dans la plaine au Sud vers Ousseltia (où la principale ferme est tenue par une tindjacienne, X. Baude et son mari).
             Mercredi 17 février. On apprend que des combats violents ont lieu depuis dimanche 14 dans le Sud vers Sidi-bou-Zid. Les américains ont été bousculés vers Sbeïtla, célèbre pour ses ruines romaines, et l'Algérie. Chaque jour apporte une mauvaise nouvelle : des milliers de prisonniers américains sont à Sfax. La bataille fait rage au village de Kasserine où était un chantier de jeunesse. [Les mères dont les enfants étaient aux Chantiers de Tabarka ou de Kasserine se rongent les sangs. Et, en effet, les jeunes ferryvillois font partie des soldats français envoyés à la rescousse après l'effondrement des américains dont le général (Fredentall) va être limogé et remplacé par un certain Georges Patton le 6 mars]. A Ferryville, ce mois de février est un mois de consternation : " S'ils n'arrivent pas au printemps, ils n'arriveront jamais ". Le lundi 22 février Rommel arrête son offensive mais on l'apprendra que plus tard. S'il l'avait poursuivie, il aurait atteint la côte, capturé la moitié de l'armée alliée et Feryville aurait longtemps attendue sa libération. Les bombardements américains sur l'arsenal redoublent de vigueur. A la Cité Maritime, les villas Baldacchino, Michon, Mariaccia sont écrasées sous les bombes, d'autres (Troucher) éventrées. Les toits ont été emportés, les plafonds sont crevés. A trois reprises en trois mois, il faut refaire charpentes et toits. L'arsenal continue et l'école aussi.
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