ÉLÉMENTS D'HISTOIRE DE FERRYVILLE
Par Roger Xavier Lantéri

L'ÉPOQUE DU PROTECTORAT FRANÇAIS (suite 6)
      


             GUERRE DE 1939-1945. - ALLEMANDS ET AMÉRICAIN. Le 3 septembre 1939. La France et la Grande- Bretagne déclarent la guerre à l'Allemagne. Le 11 juin 1940, Mussolini déclare la guerre à la France et l'attaque. Les italiens ne lâcheront qu'une petite bombe sur Ferryville (au bas de l'avenue de France, près des Célibataires). Le 22 juin l'armistice est signé avec Hitler et le 24 avec Mussolini.
             3 juillet 1940. Les nouvelles qui viennent de Mers el Kébir provoquent la colère contre les Anglais accusés déjà de tous les égoïsmes après leur réembarquement à Dunkerque. On apprend que l'amiral Gensoul a rejeté un ultimatum de l'amiral anglais Sommerville de se joindre à lui pour continuer la guerre et que l'escadre britannique a ouvert le feu : 1300 marins sont morts. Comme il y a beaucoup de Ferryvillois à Mers el Kébir une noire inquiétude plane.
             Été 1940. Vichy ordonne de licencier tous les responsables communistes travaillant à l'arsenal. Le chef syndicaliste Georges Poropane démobilisé apprend à son retour le 22 juillet qu'il est à la fois licencié et arrêté. Il est emprisonné au Kef (jusqu'en août 1942) avec plusieurs autres ouvriers de l'arsenal.
             Début 1941. Stupeur et incompréhension. Le très populaire directeur de l'école de Tindja Roger Larroquette est arrêté par les autorités de Vichy. La section fasciste du village a porté plainte contre lui auprès de la commission italienne d'armistice parce que l'enseignant de l'instituteur français ne comporte aucune propagande en faveur des fascistes. L'amiral français Estéva, Résident général, a donné l'ordre à la requête des mussoliniens. Tous les écoliers de Tindja sont en rang dans la cour lorsque la police vient appréhender M. Larroquette. " Je ne partirai pas, dit-il, avant d'avoir embrassé tous les écoliers ". Et de fait, chaque enfant, à son tour, se jette au cou du maître d'école avant qu'il soit embarqué et conduit à Monastir. Il sera emprisonné toute l'année 1941. [Le fasciste désigné pour signer la plainte est le marchand de fougasse et merguez Barraco. Réfugié en Italie en 1943, il connaîtra son châtiment : ses deux enfants le quitteront pour gagner la France et la résistance.].
             28 mai 1941. Émotions à l'arsenal. On apprend que l'amiral François Darlan, vice-président du gouvernement de Vichy et successeur désigné de Pétain, qui a rencontré Hitler le 10 mai à Berchtesgaden, accepte d'ouvrir le port de Bizerte à l'état-major allemand (protocole Darlan-Warlimont ). Heureusement à Alger, le général Weygand, délégué général qui a tous les pouvoirs en Afrique du Nord, s'oppose au protocole et Vichy le repousse le 3 juin.
             Été 1941. Le gouvernement de Vichy licencie de l'arsenal les ouvriers français ou tunisiens de religion juive, au nombre de plusieurs dizaines, et les francs-maçons. Un ancien de Verdun, Joseph Narboni, dont le fils lulu est parmi les débauchés se rend chez le major général et jette ses médailles sur son bureau. On voit le chaudronnier hautement qualifié devenir charretier et le charpentier-tôlier conduire un camion.
             Un martyr antifasciste : Di Mercurio. 22 décembre 1941. Quatorze militants antivichystes sont arrêtés pour avoir rédigé des tracts et des journaux contre Pétain . Emprisonnés au CFI (Compagnie de Formation Indigène), au Nord du Temporaire, ils sont torturés par le capitaine de corvette de réserve (4 gallons) Marty : menaces contre leurs proches et leurs enfants, coups de poing, de pied, de nerf-de-buf, gégène (électricité. Un des quatorze, le jeune Di Mercurio, est conduit à la gare pour être présenté au juge d'instruction maritime. Sa femme, alertée, l'y attend avec son enfant. Di Mercurio se tue en se jetant sous la locomotive. Le 2 février 1942 un tribunal spécial de la Marine condamne les treize autres à la prison ou aux travaux forcées. Ils seront relâchés par les gardiens de prisons français le 14 novembre 1942 à l'arrivée des Allemands. Marty en fera alors arrêter deux comme otages. Leur déportation en Allemagne est prévue pour le 10 mai 43. Le CFI devient un centre actif de torture sous les ordres de Marty. Un artiste peintre italien de Tunis Maurice Valenzi, futur maire de Naples, y est torturé à l'électricité. ( Certains résistants ferryvillois envisageront en 1943 l'exécution de Marty mais le projet ne sera pas retenu. Pendant la débâcle germano-italienne du printemps 1943 Marty fuira en Europe avec l'argent volé aux juifs de Tunis en prenant comme otage la fille du général Giraud. Après avoir sévi en France il sera fusillé le 14 juillet 1948). En réalité la population ferryvilloise ignore en 1941-1943 ce qui se passe au CFI .
             LES RÉSISTANTS DE " RADIO POMPÉI " 1942 - 1943. Pendant cinq mois, chaque jour, entre midi et une heure, les forteresses volantes bombardent l'arsenal et les alentours. Des tranchées sont creusées un peu partout, la place du Farfadet est transformée en gruyère. Le premier bombardement a été très meurtrier. Depuis lors chacun est plus discipliné. Et puis les Américains frappent à l'heure où les ouvriers déjeunent à l'extérieur de l'arsenal. Chacun sait que c'est un noyau de résistants ferryvillois qui l'a demandé aux Alliés. Ce noyau qui s'est baptisé drôlement Radio Pompéï s'est formé autour de l'ingénieur René Alquier, ancien chef de l'atelier Electricité, révoqué par Vichy en 1941. Les émissions sont dirigées par l'agent technique Henri Le Hen, chef du service de Précision à l'arsenal, et par sa femme Yvette à partir de deux postes émetteurs qui se baladent chez les uns et les autres. La première émission a été assurée par un marin déserteur (nom oublié) recueilli par René Laurier, ingénieur de l'usine d'électricité Loriot. L'agent technique Louis Dorel et l'électricien tunisien El Mekki sont chargés des renseignements zone Nord. En novembre 1996, Louis Dorel, 84 ans, raconta : " Je travaillais à la Baie des Carrières et les bateaux nous passaient sous le nez dans le goulet. Mussolini avait fait construire douze gros navires qui étaient beaux comme des paquebots et deux d'entre eux ont été envoyés chez nous chargés de munitions. Le soir en rentrant à Ferryville j'allais avertir Yvette Le Hen qu'un bateau italien était dans le lac sur coffre et qu'il n'allait pas tarder à accoster à l'arsenal. Les Alliés étaient ainsi alertés et les forteresses volantes faisaient leur travail. Les grues du port de Bizerte étaient un objectif essentiel des bombardiers. Après chaque destruction, les allemands nous obligeaient à les réparer. Nous attendions que Tosello et Bazerte aient achevé le câblage et dès que les allemands avaient réceptionné le travail, nous avertissions les Alliés. Nouveau bombardement, nouvelle destruction. " Un jour, dans le centre de Ferryville, près de l'avenue de France, un des radios clandestins émet derrière le bar du centre (Texidor puis Guglielmi) et la librairie Bêle lorsque les allemands réussissent à le repérer avec leur gonio. Ils investissent l'immeuble, saisissent le poste mais ne trouve pas l'opérateur. Voyant toutes les issues bloquées, il a fui par le toit. Yvette Le Hen informera aussi par radio l'artillerie américaine pendant l'ultime offensive afin d'éviter les erreurs de trajectoire. Le groupe Radio-Pompéï est à créditer de plusieurs sabotages.
             Les enfants ont inventé cet hiver 1942 - 1943 un jeu patriotique. Lorsqu'ils descendent en rangs la rue Jules Verne sous la conduite de leur instituteur pour se rendre au stade de la Marine, ils chantent à tue-tête " il était un petit navire " et, en passant devant la kommandatur italienne, ils scandent " MA-CA-RO-NIS " sous l'il furibard des militaires de Mussolini.
             1942. Dimanche 8 novembre. La grasse matinée dominicale est interrompue par une nouvelle inouïe : les Américains sont en train de débarquer en Algérie et au Maroc. On ignore que parmi les " comploteurs d'Alger " qui ont préparé le débarquement (Opération Torch) il y a une sage femme ferryvilloise, Lucette Alquier (elle ne s'en tiendra pas là et terminera la guerre en occupant Vienne (Autriche) avec les paras).
             Dans l'après-midi de ce dimanche, on voit , au-dessus de la plage du Temporaire, des tirailleurs sénégalais creuser des tranchées face au lac. Pour tirer sur qui ? A la Pêcherie, au débouché du lac où se tient la Préfecture maritime, dès minuit, l'amiral Derrien, commandant de la Marine, a donné ordre aux batteries côtières de Metline de tirer sur les navires américains. Le général Barré, commandant supérieur des troupes de Tunis, a donné ordre aux ports de se défendre contre une invasion alliée et à ses soldats de s'opposer à toute force venant d'Algérie.
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