ÉLÉMENTS D'HISTOIRE DE FERRYVILLE
Par Roger Xavier Lantéri

ÉPOQUE DE L'ANTIQUITE

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             Au VIIIème siècle avant J.C., des grecs eubéens, dont les aristocrates se nomment "Hippobotaï", fondent Hippo Diarrytos (Bizerte : Diarrythos > Zarythus > Zar'tous, c'est le Zerte de Bizerte). Diarrythos signifie "traversé par les eaux coulantes". Dans un "Périple de la Méditerranée" écrit par un collectif de navigateurs grecs signant "Scylax", on lit au paragraphe 111 : "À partir d'Utique se trouvent le promontoire d'Hippo et la ville d'Hippon, un lac qui la touche et des îles dans le lac et, dans la région du lac, les villes que voici : Pségas avec , en face, les nombreuses îles Naxiques; Pithécusses et son port... " Pithécusses, c'est Tabarka, avec son "golfe des singes" ("Pithekôn Kolpos"), Hippon c'est Bizerte, le "lac qui la touche", c'est notre lac de Ferryville. Ainsi notre lac est en bonne place sur le plus ancien portulan de l'histoire mondiale. Pour les "îles dans le lac", il y en a deux devant Sidi Ahmed à la fin du XIXème siècle, Petite Njila et Grande Njina. elles pouvaient exister à l'époque et d'autres aussi car le niveau de l'eau était plus bas. Quand aux îles dites "Naxiques", elles ne manquent pas, La Galite, île Plane (Pillau), île Cani ou île du Chien, mais qu'est donc cette "ville de Pségas"?. Effectivement, les archéologues découvriront qu'aux temps de Carthage (VIIIème au IIème siècle avant J.C.), époque punique, les rives du lac sont déjà habitées et qu'il y a probablement au moins deux établissements à l'Est de la future ville de Ferryville, lieux-dits Gouraya et Pointe El Ouali (voir plus loin).


             LE DAUPHIN CHEVAUCHÉ PAR UN ENFANT. À l'époque romaine, le lac est dit "Hipponites lacus". Au premier siècle de notre ère, Pline le Jeune raconte : "La colonie d'Hippone (Bizerte) est toute proche de la mer. Un lac navigable la jouxte que prolonge, comme une sorte de cours d'eau, un canal qui alternativement, selon la marée chasse le courant dans un sens ou dans l'autre, tantôt se déverse dans la mer, tantôt retourne au lac. Les gens de tous les âges sont attirés là par les plaisirs de la pêche, du canotage et de la natation, surtout les enfants qui y viennent en vacances pour jouer. C'est un glorieux exploit que de s'éloigner le plus possible (du rivage), le vainqueur est celui qui a laissé le plus loin derrière lui la côte et ses rivaux".Concordances et permanences. Vingt siècles plus tard le même jeu divertira les pique-niques des ferryvillois : on lâchera un ballon le plus loin possible du rivage et les enfants devront aller le chercher à la nage.
             Sous l'empereur Néron (54-68 de notre ère), l'aventure du dauphin chevauché connaît une publicité dans toute l'Antiquité. Un jour, un dauphin vient à la rencontre d'un jeune nageur, se glisse sous lui, l'emporte vers le large, puis le ramène vers la plage. Tous les jours à la mème heure, le dauphin revient, "décrit autour de l'enfant mille cercles... semble l'inviter, l'appeler". Et la même cavalcade recommence.


L'enfant, d'abord effrayé puis rasséréné, et le dauphin deviennent de grands amis, tous les nageurs veulent caresser le mammifère marin et l'accompagner dans sa course. Le dauphin est si confiant qu'il se laisse parfois tirer sur le sable. Cette fraîche anecdote va avoir une fin tragique. La foule attirée par l'événement perturbe tant la vie locale que le légat proconsul romain de Carthage, un crétin supertitieux, fait mettre à mort le gentil dauphin. Il faut lire dans cette aventure racontée par Pline le Jeune (Corresp. IX 33). Où a t-elle eu lieu?. A Bizerte côté mer? Ou bien sur le lac? Peu importe : nous verrons les "ferryvillois" de l'époque romaine célébrer ce dauphin familier comme s'il était le leur.


             UNE VILLA IMPÉRIALE. Vers l'an 200 de notre ère, "Ferryville" existe déjà sous la forme d'une villa romaine, avec sa maison de maître, ses fermes, ses étables, ses écuries (à l'endroit de l'arsenal de Sidi Abdallah) et avec des bains luxueux, villégiature des gens riches (à l'endroit des Trois Palmiers). Elle prend le nom de Propriété Bassianus (Fundus Bassianus) ou BASSIANA. Elle appartient probablement à la famille impériale des Sévère puisque Bassianus est le nom véritable des empereurs Caracalla (211-217), Élagabal (218-222) et Alexandre Sévère (222-235), même si ces souverains n'y ont jamais mis les pieds. Ils tiennent ce nom de leurs mères, princesses syriennes. mais leur père ou grand oncle était le célèbre empereur "pied noir" Septime Sévère (192-211). Ces ferryvillois de l'Antiquité se nomment les Bassianites. Le sol des thermes (Trois Palmiers) est alors recouvert d'une mosaïque de cubes de marbre blanc. Il y a en sous sol des hypocaustes, c'est-à-dire des fourneaux souterrains pour chauffer et fournir l'eau chaude.
             Mais ce n'est pas tout. Le long du lac, à l'Est, trois autres établissements forment un ensemble imposant (selon les observations des archéologues Fathi Chelbi et Pol Trousser et des géographes Roland Paskoff et Ameur Oueslati). En marchand le long du rivage, après les Trois Palmiers, on passe l'embouchure de l'oued Kocéïne et la pointe du même nom. Encore 2000m. et c'est l'embouchure de l'oued Gourava. C'est là que les "ferryvillois romains" enterrent leurs morts (la nécropole existera encore au XXème siècle). Des carthaginois, nous l'avons vu, habitaient ici, l'endroit est toujours occupé et le sera au moins jusqu'au VIème siècle. Il s'agit peut-être d'un établissement balnéaire (une construction subsistera et, autour, des quantités de "tessons" romains). Continuons de marcher vers l'Est, Au bout de 1500m., une citerne (à 150m. de la grève). Encore 1000m. et voici la Pointe el Ouali et l'oued Garek. Il y a ici un vrai village aux maisons faites avec des múllons de grès. Une maison se termine en abside. Voici un petit bassin circulaire de 1,50m. de diamètre et plus loin des cuves et puis des canalisations. Le sol est mosaïqué. Est-ce une usine de salaison?. Au XXème siècle ce rivage sera très fréquenté par des pêcheurs à épervier. Est-ce une huilerie?. Remarquons un pressoir avec ses contrepoids caractéristiques. Ou un autre établissement balnéaire?. Poursuivons notre promenade. Vers le 14ème km (à l'endroit où la route de Tunis se séparera du lac pour filer vers le 20ème et grimper le Fer-à-Cheval), nous rencontrons encore un établissement thermal (les chasseurs du XXème siècle connaîtront bien ces terres, c'est Aïn Bou Thouir). Il y a une "piscine" semi-circulaire et plusieurs cuves vètues de mosaïque. Les pièces sont vastes (l'une fait 15m. sur 6m.). On utilise encore de la vaiselle carthaginoise, les amphores par exemple. Plus loin vers l'Est, un cimetière sera installé. Ces trois sites sont sur le territoire de la future commune de Ferryville.
             De l'autre côté vers Guengla, la villa s'y étendait sûrement, puisqu'en 1942 des apprentis de la DCAN (dont Noël Zanni), en piochant sur leur stade, en bord de lac, ont mis au jour des infrastructures romaines (que le rapport annuel à l'académie des Inscriptions ne mentionne pas). Y avait-il un bâtiment à Guengla à l'endroit qui sera recouvert par les eaux du lac?. À l'époque moderne, des nageurs affirment qu'ils connaissent un mur "romain au fond de l'eau à quelques centaines de mètres du rivage face aux villas ("La Brise")".
             En 349 de notre ère, une église catholique a été batie à BASSIANA nous apprend une liste publiée cette an 349. Dix églises, au moins, sont ou seront bâtie dans la région. Les premières, citées dès 246, sont Utique (c,est-à-dire "l'Antique" créée depuis 1100 avant J.C.), Hippo Zarythus (Bizerte), Rusuca (Porto Farina) et Thiniza (peut-être Ras Djebel). Puis en 349 Bassiana-Ferryville et en 360 Uzalis (El Alia). Enfin, citées au concile de Carthage de 411, Matera ou Mataris (Mateur), Pisita (Béchateur) et Membrone (entre Utique et Porto Farina).
             Tindja a deux églises, une citée en 484 THIMIDA ou THIMIDA REGIA (ce qui suppose un séjour royal), nom syncopé en Tin'd'ja. Ce village n'était pas à l'endroit de la ville que nous connaissons mais juste à l'Ouest de l'oued Tindja sur la route de Bois de Boulogne (lieu-dit Henchir Tindja ou Domaine Tindja) où, à l'époque moderne, les promeneurs, scouts et routiers repèreront des ruines. Ou bien, hypothèse personnelle, vers Guengla, dit par les géographes Pointe Tindjani, car tout l'isthme entre les deux lacs a conservé ce nom de Thimida Regia. L'autre église, citée en 411, est à "Theudalu" entre le lac Ichkeul, les Trois Canons et les Olivettes, route de Mateur. Juste au Sud du Tindja moderne, vers la Ferme Platania et le Domaine (Henchir) Aouana. Les habitants de Tindja sont des Thimidenses.
             Les thermes des Baëes (Trois Palmiers) sont si fréquentés par les riches propriétaires terriens romains qu'on recouvre le sol des chambres d'une seconde mosaëque décorée de poissons, d'une langouste, de poulpes, de flamants roses, d'oies cendrées, d'aigrettes, de milouins et autres sauvagines qui émigreront sur le lac Ichkeul après la construction de l'arsenal en 1898 et le va-et-vient des navires de guerre. Et au milieu de l'image du dauphin chevauché par un enfant, une inscription, sans doute plus tardive (Vème siècle selon son style littéraire), borde le dessin. Sur les six vers, seuls les deux premiers sont entiers. Ils rappelleront aux ferryvillois, qui allaient pêcher oursins et couteaux aux Trois Palmiers. la lumière étincelante sur le lac au petit matin :
"Splendent tecta Bassiani Fundi cognomine Baiae
Invente lucisque (magis) candore relucent..."

             Je traduis : "Elle resplendit la maison du Domaine Bassianus à qui l'on donne le nom de Baëes ("les Bains"), Et elle luit d'une lumière (plus?) .clatante...".
             Lues de haut en bas (acrostiche), les Initiales des vers forment Sidonius, nom du propriétaire, du mosaïste ou du poète. Sidonius signifie : le carthaginois ou sidoine.
             439 de notre ère. Les vandales, venus de Germanie, occupent la région. Ils sont ariens (chrétiens partisans d'Arius) mais les catholiques continuent de s'étendre puisque l'église de Tindja apparaît en 484.
             533 de notre ère. Retour des romains catholiques mais orientaux (byzantins de Bélisaire). Ils battent les vandales dans la région, à Tri-Camarum (30km à l'Ouest de Carthage).
             Vers le VIème siècle. Les thermes de Baïes (Trois Palmiers) sont toujours à la mode puisqu'on pose une troisième couche de mosaïque sur le sol. C'est une magnifique vue du lac avec dans le lointain des collines (future Sidi Yahia?), une villa et ses dépendances. L'oeuvre montre des pêcheurs en barque tirant un filet, un pêcheur à pied avec sa fouine, des nageurs, des poissons, un poulpe, un coquillage et un triton avalant un homme. Fait remarquable, le dauphin portant un enfant (ici debout) est encore là, l'aventure, vieille alors de cinq siècles, n'est pas oublié. L'emblème de Ferryville, au lieu du coq gaulois, aurait dû être le dauohin à l'enfant).
             Dans une autre salle, de chaque côté d'une rosace étoilée, deux tableaux représentant une paire d'étalons de course affrontés. Un cheval se nomme Diomedes, l'autre Alcides.
             647 de notre ère. Invasion arabo-islamique, création de Kairouan (670), les cavaliers arabo-musulmans d'Ouqba ben Nafi traversent l'Afrique du nord en 682. Résistance des autochtones soutenus par les Byzantins et menés par la Kahéna "la Devineresse" (Jeanne d'Arc tunisienne). En 695, la Kahéna vainc l'arabe Hassan ben Nouma, les byzantins réoccupent momentanément Carthage mais Hassan ben Nouma détruit la ville en 697 et la Kahéna, lachée par les paysans qui refusent la tactique de la terre brulée, périt au combat, les armes à la main, dans les Aures vers 702. En 710-720 arrivent les missionnaires qui vont islamiser le pays. BASSIANA disparaît de l'histoire.

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