Remercions Jean-Paul BRUCKERT qui nous fait bénéficier des fruits de ses nombreuses recherches sur l'histoire de Ferryville, recherches effectuées tant en France qu'en Tunisie et qui doivent aboutir à un doctorat.

LA GENÈSE DE FERRYVILLE SELON LUCIEN DEYME


              Compte-rendu critique de l'ouvrage de Lucien DEYME, " La genèse de Ferryville (arsenal de Bizerte) et le régime immobilier en Tunisie ", rapport présenté par M. Lucien Deyme à la " Société d'économie politique et d'économie sociale de Lyon " (séance du 6 décembre 1901, Lyon, Imprimerie Bonnaviat, 1902.

              Le rapport de Lucien DEYME publié en 1902 se présente comme une petite brochure composée de trois parties : I. La naissance de Ferryville (pp. 1-18), II. Le régime immobilier de la Tunisie (pp. 18-54), III. Le développement de Ferryville (pp. 54-78, en réalité pp. 54-61). Elle est illustrée par des photos et accompagnée d'un plan en couleurs. L'exemplaire consulté à l'IBLA, comporte en outre quelques corrections manuscrites et une dédicace, " À Mgr Combes, archevêque de Carthage, respectueux hommage d'un Lyonnais, (signé) Lucien Deyme ". Il s'agissait donc de l'exemplaire offert par l'auteur au prélat, Lyonnais comme lui.

À L'ORIGINE : UN HOMME D'AFFAIRES AVISÉ, JOSEPH DÉCORET
              Dans la première partie de son rapport, Lucien Deyme, rapportant ce qui devait se dire à l'époque dans la Régence, décrit de manière romanesque l'initiative d'un homme d'affaires. Originaire de l'Allier, mais résidant à Tunis, Joseph Décoret, fort d'indiscrétions sur les projets de la Marine, se rend à cheval sur le site et, se reposant au pied de la colline de Sidi-Yahia, quelque part entre Tindja et le marabout de Sidi-Abdallah, près des " ruines espagnoles ", une " forteresse " ( ?) (ce n'est pas impossible compte tenu du nom arabe du lieu Henchir el-Ksiba), " devine " que c'est là que sera édifié l'arsenal de la Marine. Il décide donc immédiatement d'acheter toutes les terres alentour. L'auteur, qui ne donne aucune indication sur la date de ce voyage de Décoret, précise que, parmi les terres qu'il convoitait, il s'en trouvait qui étaient inaliénables.
              Il s'agissait de biens " habous ", biens destinés à l'entretien des fondations religieuses (l'auteur explique très longuement ce que sont les " habous " dans la deuxième partie). Pour en devenir l'acquéreur, Décoret doit donc se soumettre à toute une procédure sur laquelle il ne convient pas d'insister ici. Il suffit de savoir qu'il en devient " enzéliste ", titulaire d'un " enzel ", c'est-à-dire détenteur de l'usufruit perpétuel d'un bien moyennant une redevance annuelle, non rachetable dans le cas d'un bien " habou ", comme c'est ici le cas puisqu'il s'agit, entre autres, mais Lucien Deyme n'en fait pas mention ici, du marabout de Sidi-Abdallah, qu'il a signalé plus haut.
              Devenu " enzeliste " de ces biens " habous ", Décoret augmente ainsi le fonds de terres dont il s'est déjà rendu propriétaire par achat, soit à l'État tunisien, soit à des propriétaires privés. Quelle superficie au total ? Si l'on suit Lucien Deyme, qui indique qu'il en cède la moitié à la Marine, soit 200 ha, on peut en déduire qu'il en possédait 400. Mais n'étant pas en situation d'évaluer ces acquisitions avec davantage d'exactitude, - ce n'est d'ailleurs pas son propos -, il donne ici une valeur manifestement approchée (en fait c'était, semble-t-il, sensiblement plus de 400 ha).
              Lucien Deyme, qui semble ne pas avoir connaissance des fouilles effectuées à l'arsenal (des ruines romaines), ne dit pratiquement rien des habitants du site qui, à ses dires, " n'était, il y a quelques années, qu'une rive déserte avec quelques oliviers ", et qu'il décrit aussi plus loin comme des " terres abandonnées ". Est-ce pour faire accroire que la France n'a lésé personne en installant un arsenal et en fondant une ville à l'édification de laquelle son auditoire est convié à participer ? Que la Métropole a créé sans supprimer (la colonisation n'est-elle pas une œuvre positive ? ! ). La vérité est évidemment tout autre ! Le site était occupé par plusieurs marabouts, par au moins deux domaines agricoles, des " henchirs " (un sur l'emplacement de Ferryville, l' " henchir el-Ksiba ", l'autre au sud-est immédiat de Tindja) sur lesquels vivaient des " fellahin " tunisiens, et au moins un " douar " (le douar Goungla).
              Ayant cédé à la Marine de quoi construire l'Arsenal, Décoret entreprend immédiatement, en accord avec les TP, de tracer le plan de la cité (Deyme ne donne pas le nom de l'architecte), de lotir ses terres et de les mettre en vente. Mais, emporté par la fièvre, il meurt brutalement à 36 ans en août 1899, laissant une œuvre à peine ébauchée … et un bel héritage. Lucien Deyme conclut ce développement en indiquant que " Ferryville gardera son souvenir " et ajoute, en une note manuscrite " et donna son nom à la place Décoret ".

FERRYVILLE ET L'ARSENAL ? UNE BONNE AFFAIRE
              Une société rhodanienne, la " Société Immobilière Nord-Africaine " (on dira la " Nord-Africaine "), fondée à Tarare dès 1899 et qui avait déjà acheté des terres à Décoret, offre aux héritiers de se substituer à eux et de leur donner en compensation une partie de ses titres, ce qu'ils acceptèrent. Incapable cependant de réaliser à elle seule le programme de Décoret, elle entreprend de concéder à d'autres sociétés, la " Société Immobilière de Ferryville " (dite aussi " Société Périer "), constituée à Roanne, et la " Société lyonnaise des Constructions économiques de l'Arsenal de Bizerte ", constituée à Lyon en mars 1900, la construction des immeubles et villas de la ville.
              Le but de ces sociétés, à qui la " Nord-Africaine " laisse la faculté de construire ou d'acheter à prix coûtant des immeubles (des cités) déjà construits par elle, est de faire des profits rapides grâce à la location et de revendre plus tard avec une plus-value importante : en deux ans, à l'en croire, les terrains doubleront presque leur valeur ! La " Nord-Africaine " trouvait un avantage certain à ces ventes ou reventes : cela lui permettait de faire rentrer de l'argent et d'avoir ainsi les fonds nécessaires tant à la mise en valeur de ses terrains qu'à l'aménagement de la ville. Il faut dire que les besoins en logements étaient très importants dans cette ville-chantier ! Pour elle, comme pour les autres sociétés, cet investissement était prometteur : Lucien Deyme indique à des auditeurs attentifs aux précisions qu'il peut leur donner, qu'elle verse à ses actionnaires un dividende de 5% au bout d'un an d'exercice (les autres sociétés se contentant de 3 à 4% (au lieu des 6 à 8% escomptés).
              Les sociétés immobilières, qui construisent ou reprennent des cités avec des appartements de 2 à 3 pièces (pour des loyers de 25 à 35 F), ne se limitent pas à ce type d'édifice, mais élèvent aussi, pour une " clientèle bourgeoise ", des immeubles de un étage dans les artères principales de la ville. Il s'agit de la doter de locaux commerciaux, loués à bail, et d'appartements (aux loyers de 35 à 75 F). Elles mettent enfin des villas de différents types (isolées, jumelles ou quadruples), à la disposition des ingénieurs, entrepreneurs ou fonctionnaires ainsi que des officiers. Lucien Deyme note cependant que des particuliers, de Tunis ou de Métropole, ont également construit des " maisons de rapport " de un étage avec terrasse ".
              Confiées à des entrepreneurs français ou italiens, les constructions de la " Société lyonnaise des Constructions économiques ", qui retient l'attention de l'auteur, sont édifiées avec des garanties de conception (appel à des architectes de Tunis et à une architecte conseil de France), de solidité (murs de 50 cm en maçonnerie et chaux hydraulique pouvant supporter d'autres étages le cas échéant), d'assurances etc., que Lucien Deyme détaille à l'intention d'un public qu'il s'agit de convaincre que l'investissement immobilier en Tunisie est riche de perspectives.
              Curieusement, - mais la Marine n'est pas au centre de son propos -, alors qu'il entreprend au début de son rapport de consacrer quelques pages à l'émergence d'un arsenal sans lequel la ville ne serait pas, il ne mentionne le nom d'aucune des grandes sociétés de Génie civil qui ont bénéficié des adjudications et ont édifié ce grand œuvre. Il indique pourtant que, sous la direction de l'amiral Merleau-Ponty, sur un budget de près de 30 MF de travaux que les Chambres ont voté (le 30 janvier 1900) cette année 1901 a vu l'engagement de 4,5 MF de travaux, " sans préjudice des anciens qui se poursuivent ". Optimiste, il note sans plus de précisions que " le premier bassin de radoub sera terminé l'an prochain " et ajoute que " la soumission du second a été donnée le mois dernier ".
              MM. Hersent et Couvreux ne sont mentionnés que lorsqu'il est question du rachat des pêcheries du lac de Bizerte (sur le goulet) dont ils ont obtenu le monopole parce qu'ils ont édifié le nouveau port de Bizerte. C'est à cette société, et à d'autres qu'il ne nomme pas, qu'après soumission, la Marine confiera les grands travaux de l'arsenal. Pour ces sociétés, comme Hersent et Couvreux, c'est Sidi-Abdallah qui a été une très bonne affaire.

UN URBANISME CONÇU D'EMBLÉE
              Du rapport de Lucien Deyme, il faut surtout retenir la description de Ferryville en 1901 (pp. 54-61). De 1900 à la fin de 1901, la population a cru de 1 200 à 7 000 habitants, dont, écrit-il sans plus de précisions, 1 000 Français, 1 500 Arabes et 4 500 " étrangers ". Il note cependant très justement que, compte tenu de la faible expatriation des Métropolitains, habitués au bien- être, il faudra bien, en dépit des plaintes concernant " l'envahissement de la Régence par les Italiens ", compter sur eux. Ce qu'il ne précise cependant pas, c'est que cette population, essentiellement étrangère, n'est, pour une bonne part, là que pour le temps des travaux… Avant que la ville n'atteigne les 12 000 à 15 000 habitants que l'Administration prévoit, il se passera beaucoup de temps !
              De la ville à cette époque, qui s'inscrit dans un trapèze de 850 sur 750 m et devra couvrir, lorsque le bâti sera achevé, une superficie de près de 60 ha, c'est aussi le plan annexé au travail de Lucien Deyme, qui doit retenir notre attention. Il est clair qu'il correspond, à quelques détails près, à la physionomie d'une ville dont le développement n'exigera que plus tard l'édification de nouveaux quartiers, vers le Sud et vers l'Ouest, car toute expansion vers l'Est était en principe fermée les terrains appartenant à la Marine rendant difficile une extension dans cette direction. "Son plan en damier parsemé de grandes places, coupées en croix et en diagonales par de larges avenues est passé du papier sur le sol ". Ainsi Ferryville, avec des rues larges de 18 à 22 m qui achevaient de lui donner un caractère très aéré, disposait d'emblée d'un plan directeur qui engageait définitivement l'avenir de son urbanisme.
              Lucien Deyme nous renseigne aussi sur l'état d'avancement des édifices publics et privés de la ville. Pour ce qui est des premiers, n'ont été édifiés, à la date de son rapport, que la Poste, les écoles (en fait, si on observe bien la photo, une école, celle qui sera plus tard l'école laïque de jeunes filles), la première tranche du Marché (qui donne sur la future place Guépratte) et le cimetière (il fallait auparavant aller à Bizerte par bateau !). Ne sont encore que des projets, l'église, car ni la subvention de l'archevêque, ni le produit d'une souscription ne sont suffisants, et la Municipalité. Quant à la Salle des Fêtes, on comprendra qu'il n'en soit évidemment pas encore fait mention.
              Si les édifices privés ont été envisagés plus haut d'un point de vue général, il faut mentionner que l'hôtel de Ferryville (il n'est pas nommé mais il s'agit vraisemblablement de " L'Amirauté ") ne paraissant plus suffisant, la construction d'un autre établissement en face de la Poste (à l'endroit où sera édifié la Municipalité !) était en projet. Mais l'idée est abandonnée lorsque l'un des immeubles de la " Société lyonnaise " trouve un preneur décidé à y installer un hôtel (" Le Grand Hôtel de l'Arsenal "). On ajoutera que, les maisons ne portant pas de numéros (il faudra bien du temps avant que les rues portent des plaques et des numéros), elles sont désignées par des noms (" Annibal ", " Krüger ", " Davoust ", " Bluette ", " Elisabeth I et II ", " Massicault ").
              Lucien Deyme mentionne le fait que la " Nord-Africaine ", dont il montre le rôle essentiel qu'elle joue dans la conception, l'équipement et l'entretien de la ville, et dont on apprend en passant qu'elle possède une ferme et s'est réservé le monopole de la briqueterie, oblige à construire des immeubles à arcades dans la rue de l'église, la future rue amiral Ponty (" un peu d'ombre bien venue dans un pays de soleil "). Mais il ne dit rien des circonstances qui ont conduit à cette décision, pas plus qu'il ne précise d'où vient l'eau qui alimente Ferryville (il indique seulement qu'elle est captée à 4 km). Il indique cependant que certains propriétaires la puisent directement au moyen de moulins à vent. S'il note enfin que certains constructeurs ont opté pour un style " pseudo-tunisien ", il omet de souligner, en dépit des photos accompagnant l'ouvrage, que ce caractère s'applique particulièrement à la Poste et au Marché, à l'allure pourtant typique de ce style " pseudo-mauresque " alors très prisé en Afrique du Nord.
              L'auteur mentionne encore des projets plus ou moins grandioses, et vains, dont l'histoire de Ferryville sera fertile. À condition de rachat du monopole de MM. Hersent et Couvreux, Ferryville pourrait, si l'on en croit Lucien Deyme, devenir un port de pêche ! Alors se fixerait une population nouvelle qui dynamiserait le marché local. Pourrait en outre être induit un développement d'activités liées à la pêche (conserves, glace, emballages, construction de barques etc…) ! Encore faudrait-il que la ville soit un port … mais c'est justement ce que promet l'Administration ! Dans ce cas, Ferryville pourrait devenir le port d'exportation des céréales et des produits de l'élevage de la région de Mateur ! Quant à la voie ferrée qui relie la ville et l'arsenal à la ligne Tunis-Bizerte qu'elle rejoint, à Tindja, Lucien Deyme note malicieusement que si l'on promet aux Ferryvillois un chemin de fer autour du lac (mais pour quoi faire ?), c'est à la mise en service de la ligne construite par la Marine depuis plusieurs années, jamais inaugurée, et désormais concédée à la " Cie Bône-Guelma ", qu'ils pensent avant tout !
              Au total, si la lecture du livre de Lucien Deyme est d'un apport du plus haut intérêt pour qui s'intéresse à la naissance de Ferryville, il est indispensable de se référer à d'autres sources, auxquelles on confrontera ce témoignage, pour en faire l'histoire. N'oublions pas que l'auteur est un acteur de cette aventure immobilière, aventure dans laquelle il est pleinement impliqué, et que son rapport n'a d'autre but que de présenter l'expérience ferryvilloise sous son meilleur jour à des auditeurs susceptibles d'investir en Tunisie. Ces réserves étant faites, il s'agit d'un ouvrage très précieux.

              Fait pour Christian JUNG et le site du " Lac de Bizerte " à partir de mes notes personnelles (prises en juin 2006 à la bibliothèque de l'IBLA), vérifiées grâce l'exemplaire obligeamment mis à la disposition de Christian JUNG par Fredj HAMDI (2007).
              Les titres du compte-rendu sont de l'auteur de ces lignes.
© Jean-Paul BRUCKERT, juin 2007               




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