ÉLÉMENTS D'HISTOIRE DE FERRYVILLE
Par Roger Xavier Lantéri

L'ÉPOQUE DU PROTECTORAT FRANÇAIS (suite 8)
      


             CAPITAINES COURAGEUX. Un après-midi (de mars 1943) un navire italien chargé jusqu'à la gueule de munitions est touché par des bombes. Le feu atteint aussitôt les munitions. Le cargo est à quai et si cette véritable poudriêre en feu explose là où elle est, non seulement l'arsenal sera anéanti mais aussi une partie de Ferryville. A la D.P. (Direction du Port), l'officier des équipages Macé (trois galons), le premier maître Auguste Rault et une dizaine de matelots bondissent sur leur remorqueur (sans doute le puissant " Rhinocéros "), vont détacher le cargo. L'amarrent à leur remorqueur dans le fracas des explosions incessantes et, au risque de sauter à chaque seconde, ils le remorquent hors de l'arsenal et l'abandonnent sur le lac. Dans une atmosphère d'apocalypse, une partie de la population se précipite hors de la ville. Finalement le bateau explose, le souffle brise les vitrines, arrache les toits, un orage d'acier s'abat sur Ferryville. Auguste Rault qui était à la barre du remorqueur est un ancien terre-neuva malouin, il a passé sa jeunesse sur les doris à pêcher la morue dans le brouillard océanique 18 heures par jour comme les personnages virils de Kipling dans " Capitaines Courageux " (dont Bagur, à l'Olympia, vient justement de projeter la version ciné de Victor Fleming avec Spencer Tracy). Et Rault à quitté les bancs de Terre-Neuve que pour aller se battre en 1916 à Verdun à l'arme blanche. (plus que beaucoup d'imposteurs médiatiques ces héros mériteraient d'avoir leur nom dans les livres d'école). Quelques jours plus tard, vers 13h, un autre transport de munitions est touché et, lui, il explose aussitôt à quai. Une gerbe de ferrailles, énormes morceaux de tôle, charpentes métalliques, des milliers d'obus et de rivets, monte dans le ciel et retombe sur la ville. Une partie de l'arsenal est détruite, des maisons sont écrasées. Les tranchées abris sont percées par la pluie des petits obus. Des tôles tordues, déchiquetées, ont été projetées sur un rayon d'un kilomètre et demi (jusqu'au stade Manceron). Les enfants du Temporaire 1 découvrent un bout de coque de plusieurs mètres sur le stade de la Marine. Beaucoup de ferryvillois décident de se réfugier à Tindja.
             *23 avril. Enfin ! On apprend que " les américains " ont lancé leur offensive. En fait le général en chef Anderson est écossais mais les soldats dans le Nord, sont bien les américains du II ème Corps requinqués du 6 mars au 15 avril par le général Patton (et qui compte les Français des Corps francs d'Afrique du général Magnan et les Tabors du colonel de Latour). Les Ferryvillois évacuent la ville en direction de Tindja ou des ravins encaissés de l'oued Kocêine sur la route de Tunis, où l'arsenal a aménagé quelques abris. Sur la rive du lac Ichkeul, juste au Sud de l'oued Tindja, des artilleurs allemands creusent un large trou pour installer une batterie. Une intense activité guerrière enflamme tous les soldats du général Jürgen von Armin.
             3 mai. Un cri. " Les Américains sont à Mateur! ". C'est vrai. A Tindja, juchés sur les toits des maisons, ferryvillois et tindjaciens assistent au combat des chars américains, venant de Mateur, conte les tanks allemands près des Olivettes. Des obus perforants viennent frapper les maisons. Les nazis, dit-on, veulent rafler tous les jeunes Français et les envoyer en Allemagne. La jeunesse ferryvilloise envisage de se cacher à l'Ichkeul. Mais les Allemands n'ont pas le temps.
             7 mai. Les Corps francs d'Afrique sont à Bizerte tandis que les ferryvillois assistent sur la route Tindja-Ferryville à l'arrivée des premiers Sherman américains du général Omar Bradley (II ème Corps) venant de l'Ouest : ils débouchent entre les deux lacs et foncent sur Ferryville. On apprend que la veille des anglais ( IX ème Corps) ont atteint Tunis. De nombreux Ferryvillois grimpent sur la colline de Sidi Yahia et vont piller de leurs armes les camps allemands (tous les chasseurs se feront à l'arsenal d'excellentes carabines avec les mausers volés et les enfants vont fabriquer des pétards avec la poudre des obus. Ils joueront tout l'été.).
             *13 mai. Les Germano-Italiens, repliés sur le Cap Bon, capitulent : 150 000 prisonniers, plus qu'à Stalingrad. Au total la Tunisie coûte à l'Axe 320 000 hommes tués, blessés ou prisonniers et tout leur équipement. Heureusement que les jeunes ne sont pas allés à la Grotte aux Pigeons : des allemands s'y sont retranchés et résisteront plusieurs jours.
             Tout un groupe de jeunes décide d'aller s'engager : Gilbert Notari, Michel Galano et André Alquier, de la Cité, Gaby Pettinato, Armand Schembri, Bébert Leca, Zézé (Félix) Zanni qui cache qu'il n'a que 15 ans et demi, Lolo Anfidéi qui trompe le médecin (Il est borgne). Beaucoup, beaucoup d'autres aussi qu'il faudrait citer. François Pascal Zanni, 45 ans , devient instructeur des Commandos d'Afrique (ex-.Corps francs) à Staoueli jusqu'au jour où un officier apprend qu'il est père de cinq enfants. La plupart voulaient servir " chez De Gaulle " mais ils sont récupérés par l'armée Giraud qui veut les utiliser comme démineurs (et déminer à la baïonnette!). Beaucoup parviendront néanmoins à Kairouan à rejoindre Leclerc ou les français des forces libres à la faveur d'une perm'. Ceux qui étaient au Chantiers de Jeunesse réapparaissent soudain en uniforme. Certains vont encadrer le 4ème R.T.T. : Henri Augier sera lieutenant et Vincent Ventura, plombier aux Travaux Maritimes, chef de pièce (mitrailleuse). On se prépare pour la campagne d'Italie. Vincent Vitiello (4ème R.T.T.) sera tué à Monte Cassino. Sylvain Thénier (boulevard de l'hôpital) sera grièvement blessé. Certains poursuivront jusqu'en Allemagne. Les frères Renoux (2ème D.B.) seront tous deux tués après la libération de Paris, dont un devant Strasbourg. Michel Galano (parachutiste) sera blessé en Hollande en allant secourir son colonel américain lui-même blessé.
             Petit drame à l'école : le directeur M. Auger, qui avait un faible pour Vichy, quitte précipitamment Ferryville pour s'engager dans la légion étrangère. M. Brunel le remplacera à la rentrée. A l'arsenal aussi quelques tiraillements : des ingénieurs du Génie maritime, comme M. Jourdain, refusent de travailler pour le gouvernement provisoire (De Gaulle) parce que, disent-ils, ils ont prêté serment à Philippe Pétain.
             Printemps-été 1943. Le rêve des fondateurs de Ferryville se réalise : le lac est couvert de centaines de navires de l'U.S.Navy et de la Royal Navy. La nuit lorsque les avions allemands viennent bombarder en piqué l'armada, le lac connaît le plus beau spectacle de son histoire, des centaines de milliers de balles traçantes de toutes les couleurs s'élèvent des bateaux et du rivage, tapissent le ciel et éclairent la région d'une lumière irréelle. Une nuit une torpille allemande tombe sur la Cité maritime, se pose sur un grillage et n'explose pas. Les armées, américaine et britannique, occupent la ville. Des bataillons campent sur le stade de la Marine et le cimetière musulman (marabout) entre ce stade et le Cercle naval. Au matin du 9 septembre 1943, ils ont disparu. Tous les jeunes ferryvillois qui leur tenaient compagnie à longueur de journée auprès des tentes, apprennent que leurs amis sont en train de débarquer à Gela sur le côte méridionale de la Sicile (où les attendaient 220 000 italiens et 70 000 allemands).
             L'école des filles de la rue Jules Verne est transformée en hôpital de campagne. Cet été 1943, la population est endeuillée par un drame civil : une institutrice de Tindja, magnifique sportive adorée par ses élèves, Mme Larroquette, qui a coutume de nager longtemps en solitaire sur le lac est tuée par une vedette de l'U.S.Navy devant Guengla. L'image de cette femme si belle la tête brisée par l'hélice hantera les esprits. Les écoliers tindjaciens en blanc et foulard rouge forment le cortège funèbre.
             1943. Le 8 septembre. Par les fenêtres grandes ouvertes, on entend les radios au maximum de leur volume annoncer que l'Italie a signé l'armistice. Mais la guerre continue en Italie. Là-bas, il arrive aux soldats ferryvillois de croiser des prisonniers de guerre italiens qui leur font des signes amicaux ; " Nous sommes de Ferryville! ". Ce sont les fascistes qui se sont engagés en 1940 - 1942 aux cris de " Tunisia nostra ! ".
             1944. Le 15 août, débarquement franco-américain en Provence préparé en grande partie par l'arsenal de Ferryville. Jean Zanni débarque au Cap Nègre et va se battre au mont Faron.
             LA PESTE . 1944. En septembre - octobre, alors que la guerre a été portée au Nord-Est de la France, sur les Alpes et sur la ligne Gothique au Nord de Florence, la peste fait des ravages à Ferryville. Un cordon sanitaire entoure la ville qu'on ne peut franchir qu'avec un laisser passer. L'armée américaine couvre toutes les rues de poudre blanche (chlore). Les enfants font la chasse aux rats qu'ils tuent et arrosent d'essence afin de les flamber et d'anéantir les puces qui transmettent la peste. En quelques mois, plusieurs épidémies balayent la ville. Outre la peste, le typhus et la variole. Le cadavre des victimes devient noir à la stupéfaction des ferryvillois. Parmi les morts, M. Laurent, de la Cité maritime. Il faut avoir le tampon des vaccinations sur sa carte de rationnement et, chez les tunisiens, un petit commerce naît : des malins se font, contre maigres espèces sonnantes, vacciner à la place des réticents (surtout des femmes prudes). Ils sont persuadés que " les français ne mettent que de l'eau dans le bras ou l'épaule ". Moralité : nombreux morts pour overdose de vaccin. Les ferryvillois ont vite trouvé le truc pour franchir un cordon sanitaire. Il suffit d'avoir deux laisser-passer que l'on se refile sans cesse.
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